Femmes battues et Féminicide: Christiane Gaspard-Méride et Stéphanie James brisent l’omerta

Femmes battues et Féminicide: Christiane Gaspard-Méride et Stéphanie James brisent l’omerta

Article Femmes battues et FéminicideLes violences conjugales sont un fléau social à l’échelle mondiale. Une femme sur trois dans le monde est victime de violence physique ou sexuelle. Un fléau insidieux, se déroulant la plupart du temps au sein du foyer, à l’écart des regards d’autrui, qui malheureusement, pour certaines se terminent par le Féminicide. Un mot très peu utilisé, voire même pas du tout par la presse. Et pourtant, c’est un fait bien réel: il s’agit d’un meurtre de femme.

Deux femmes d’envergure évoquent pour BILOA, le sacrifice moral et psychologique de ces femmes et évoquent le sujet en l’émergeant de l’omerta. 

Christiane Gaspard-Méride, présidente de la fédération F.O.R.C.E.S (Fédération Féminine de l’Organisation et de Revalorisation Culturelle Economique et Sociale) et de l’Observatoire Féminin, une militante associative convaincue, défend la cause féminine sous toutes ses formes, n’a pas hésiter à mettre en place un accueil de jour,  un accompagnement et le suivi des femmes maltraitées dans le cadre intrafamilial.

Stéphanie James, auteure et productrice directrice de Shakti Productions (Sté. de production audiovisuelle), une femme dynamique et engagée, qui a réalisé avec son époux,  une série consacrée aux femmes de la Caraïbe et intitulée «F Comme Femme». Elle a ainsi dédié au travers de la réalisation de son film « Jusqu’à ce que la mort nous sépare », son travail à Sandra, morte immolée par son ex-compagnon, en Martinique, dans d’atroces souffrances.

Deux femmes de convictions et de combats

« L’estime de soi est retravaillée » (Christiane Gaspard-Méride)

Christiane Gaspard-Méride au travers de la fédération F.O.R.C.E.S  a mis en place un accueil de jour pour des femmes victimes de violences avec une assistante sociale, une psychologue, une animatrice et une conseillère juridique. Un accompagnement pas à pas, comme l’explique la présidente: » La santé de la femme est prise en charge chez nous à tous les niveaux, aussi bien physique et moral. La reconstruction, l’estime de soi est retravaillée. Elles ont aussi des activités manuelles, de la danse et des sorties en notre présence pour leur faire oublier ce qu’elles ont vécu. Il y a toujours un suivi ».

« Une étude sur 6 ans sur les violences faites aux femmes dans 6 destinations de la Caraïbe » (Stéphanie James)

Stéphanie James et son époux ont interviewé en l’espace de 14 ans, 144 femmes caribéennes dans 40 pays du monde:  » On ne peut pas rencontrer autant de femmes pendant aussi longtemps dans différents pays sans être frappé par certaines difficultés que ces femmes rencontrent et en particulier la question de la violence faite aux femmes. On a fait une étude sur 6 ans sur les violences faites aux femmes dans 6 destinations de la Caraïbe. 6 documentaires de 26 minutes ».

Du harcèlement psychologique à la violence physique: la première prise  de pouvoir sur l’autre.

« Chaque mot d’insulte est une gifle » (Stéphanie James)

Le harcèlement psychologique est une stratégie bien orchestrée pour avilir et posséder l’autre pour mieux le contrôler, lui enlever ainsi toute dignité par une perte d’estime de sa propre personne. Tout un panel de violences psychologiques: Les moqueries vis-à-vis de l’autre, le dénigrement, la dévalorisation de l’autre, l’humiliation en public ou dans l’intimité, les blâmes, le chantage, la manipulation, la blessure par le rejet physique…

« Quand le premier coup arrive, c’est déjà trop tard! » (Stéphanie James)

La vigilance est requise, tout comme le souligne Stéphanie James: « On entend des femmes dire que leur conjoint ne les a jamais tapées mais chaque mot d’insulte est une gifle. A partir du moment qu’il y a une manière méprisante de s’adresser à l’autre, il faut immédiatement voir les signes avant-coureurs. Quand le premier coup arrive, c’est déjà trop tard! »

Pas de catégorie spécifique pour les violences conjugales

« Toutes les catégories sociales sont atteintes » (Stéphanie James)

La précarité et l’addiction ne sont que des causes parmi tant d’autres mais ne constituent pas à elles seules les véritables raisons d’un tel fléau. En effet,  la violence conjugale se retrouve aussi bien dans toutes les catégories sociales, culturelles, économiques, en milieu urbain ou rural, générations toutes confondues comme le précise Stéphanie James: « On a ce préjugé ou ce raccourci de dire que cela se passe dans les milieux défavorisés. C’est complètement faux! Toutes les catégories sociales sont atteintes. Et parfois même dans des milieux où l’on ne s’imaginerait pas, des gens très connus, des figures sociales. »

De la violence physique au Féminicide, il n’y a qu’un pas

Les violences psychologiques se transforment irrémédiablement en violences physiques: coups, tentatives de strangulation, d’étouffement….une tendance, qui se généralise pour finir la plupart du temps par un homicide! L’histoire de Sandra en Martinique, a secoué les consciences.

« Parce que c’est devenu un symbole à la Martinique » (Stéphanie James)

Stéphanie James explique le choix du cas de Sandra: « Ce sont des sujets qui méritent qu’on s’y arrête et non qu’on les traite d’une manière superficielle. Pourquoi Sandra? Parce que c’est devenu un symbole à la Martinique. La façon dont elle a été mise à mort sur la place publique, à 10 heures le matin en plein Fort de France devant la mairie, que de symboles!  Un titre qui interpelle et que nous explique Stéphanie James: « Ce n’est pas: je ne peux pas vivre sans toi mais plutôt, je t’interdis de vivre sans moi. Tu sortiras d’ici morte. La seule chose qui va nous séparer est la mort. Sans compter que l’auteur aussi se suicide en entraînant ses enfants dans la mort.  »

« Il y a une multitude de causes!  » (Stéphanie James)

Au travers au de la série « F Comme Femme » produite par Stéphanie James, la productrice précise: » La seule façon pour eux de remettre la femme à sa place, c’est de lui rappeler, que ce n’est pas sa place de gagner plus, elle ne doit surtout pas parler plus. Je n’arrête pas cela seulement au stade des violences conjugales. Les causes de drogue et d’alcool exacerbent les causes de violence, ainsi que cette espèce de désespoir de certains hommes au chômage depuis des années, se sentant en échec, ayant peut-être aussi subi des violences. Il y a une multitude de causes! C’est la violence et la cruauté dont l’homme est capable sur l’homme ».

« Puisque je ne suis pas reconnu comme mâle, je te supprime parce que c’est à cause de toi, que je ne suis plus respecté et craint » (Christiane Gaspard-Méride)

« Non seulement, il ne veut pas la perdre mais ils ont perdu le pouvoir d’être né mâle, du style « Puisque je ne suis pas reconnu comme mâle, je te supprime parce que c’est à cause de toi, que je ne suis plus respecté et craint. Je ne suis plus rien ! » Je ne sais pas quels sont les critères à évoquer pour ailleurs mais je crois que partout dans le monde, il y a une perte d’hégémonie de l’homme au profit de la femme, qui monte. Les femmes ont vu les générations antérieures brimées, cassées, désormais elles s’imposent ».

La prise de conscience et le déclic de la victime

Plusieurs facteurs humains entrent en considération. Ces femmes refusent le regard de la pitié et cachent ce qui leur arrive aux yeux de leur entourage proche ou amis. Toute plainte serait bafouée et très vite démontée. Pour certaines, l’espoir d’un changement de leur conjoint les cantonne dans une bulle.

« Dans ce genre de relation, on danse le tango à 2! » (Stéphanie James)

De la résiliation pour certaines, tel ce cas, non unique en soi, que présente Stéphanie James:  » Il faut être deux pour être dans ce genre de relation. J’ai entendu parler d’une femme en Guadeloupe, dont le mari avait explosé la rate. Quand elle est sortie de l’hôpital et qu’elle est rentrée chez elle, elle lui a préparé à manger! Dans ce genre de relation, on danse le tango à 2! Les victimes aussi, se placent en position de victimes! Pourquoi est-ce qu’elles ne parlent pas? Cela aussi est culturel On a interviewé des femmes, qui se sont confiées à leur mère, qui, plutôt que de prendre leur défense, leur ont dit de rester, qu’elles avaient un mari, des enfants, que dans leur famille on ne divorce pas, et que si elles prenaient des coups, qu’elles prennent des coups et puis c’est tout! Ce n’est pas que dans les pays où il y avait le colonialisme que cela existe, on sait bien que cela existe partout! »

« Le jour où le déclic se produit, et qu’elle décide de dire non, ce n’est pas forcément gagné » (Christiane Gaspard-Méride)

Christiane Gaspard-Méride dépeint cette reconstruction et le déclic: « Une femme victime de violences est meurtrie dans son esprit, dans sa chair. Elle a perdu toute confiance en elle, elle a perdu tout ce qui fait qu’une femme est une femme, tout ce qui fait que dans la femme, il y la femme, la mère, l’épouse, qui est brisée dans ses élans. Quand on les accueille, il y a une période d’écoute jusqu’à la prise de conscience, qui peut prendre du temps. Le jour où le déclic se produit, et qu’elle décide de dire non, ce n’est pas forcément gagné. Il y a un chemin à parcourir, il y a un reflet nouveau à regarder dans un miroir. On ne se confie pas forcément la première fois. Mais au fur et à mesure, les langues se délient  et on reprend confiance ».

« Il ne me touchera plus! » (Christiane Gaspard-Méride)

Certaines finissent par avoir un rejet et en viennent à décider de stopper cette escalade de violences. Christiane Gaspard-Méride présente un des cas, qu’elle a connu:  » J’ai souvenir de cette femme, que je suivais depuis 3 ans, qui est entrée dans mon bureau et m’a dit: « Il ne me touchera plus! » Dans le choix de vie que j’ai fait, je suis riche de petits bonheurs comme ça. Un jour, un homme m’a dit: Je la battais et elle n’est jamais partie! Je lui ai lancé une bouteille de bière vide et elle est partie ce jour-là! L’être humain a en soi des ressources, que ce n’est pas le jour où il est le plus accablé, qu’il va prendre une décision. »

Les effets de la violence conjugale sur les enfants

« Eviter que ces enfants ne soient à leur tour auteurs de violences » (Christiane Gaspard-Méride)

Par le biais de la fédération F.O.R.C.E.S, Christiane Gaspard-Méride souhaite élargir le soutien aux femmes victimes de violences conjugales à celui des enfants: « Nous essayons de trouver des crédits pour prendre en charge les enfants, qui ont assisté à ces scènes de violences. Nous nous rendons compte que des enfants qui ont assisté à de scènes de violence, ont souvent des séquelles, qui se révèlent des années après. Il est nécessaire de faire une prise en charge très tôt pour éviter que ces enfants ne soient à leur tour auteurs de violences ».

Le crime possessionnel: On ne tue pas sa femme par amour!

Le fait d’être tuée est-il la marque d’un amour démesuré? Parlons plutôt de crime possessionnel plutôt que les traditionnels titres dans la presse « Crime passionnel » ou « Drame conjugal » où le meurtrier revêt l’image d’une victime vivant mal une séparation, un divorce, se suicidant après le meurtre de son (ex-)compagne. On peut alors lire: un « drame conjugal qui a fait deux morts ». Problème de choix de vocabulaire?

« Il  fallait interpeller l’opinion publique! (Stéphanie James)

La productrice ne cache pas sa consternation lors du tournage du film en découvrant tous les articles sur les violences faites aux femmes sur plusieurs années, dans les archives de France-Antilles:  » On pourrait penser que ce qui choque le plus, c’est de rencontrer des victimes ou rencontrer les auteurs. C’est plutôt quand on voit cette prolifération, cette avalanche de femmes mortes. Dans un même week-end, 3 femmes sont mortes dont une femme de 85 ans! Il fallait s’interroger, poser les questions même si on n’avait pas toutes les réponses, il fallait interpeller l’opinion publique! »

Les mesures de prévention et de sensibilisation

Des services d’aide, des actions de sensibilisation des pouvoirs publics, des associations se mobilisent pour prévenir et combattre ce fléau.

Chaque année, en Guadeloupe, la journée internationale de lutte et de sensibilisation aux violences faites aux femmes est officiellement célébrée le 25 novembre. Sous l’égide de la Délégation Régionale aux Droits des Femmes, les pouvoirs publics (justice, police et gendarmerie…) et les associations  de femmes et de familles lancent des campagnes de sensibilisation à l’encontre des plus jeunes. Tout comme en  Martinique, des associations  telles que L’Union des Femmes de la Martinique, campagne de lutte contre les violences faites aux femmes en Martinique par les services de l’Etat…

« Il est important que les jeunes soient sensibilisés et se rendent comptent de l’ampleur du problème! » (Stéphanie James)

Le cas de Sandra, immolée en plein jour a déclenché un mécanisme de prise de conscience de la population, comme l’explique Stéphanie James: « Sandra avait porté plainte 5 fois et été protégée non pas par la police mais par sa famille. La parole des femmes s’est libérée. Ce qui était caché, est désormais de notoriété publique. Ils ne sont plus protégés par le silence et peuvent être poursuivis. La prise en charge s’est améliorée, le traitement des affaires, le traitement policier, et judiciaire se sont améliorés. La gestion des conséquences est meilleure. »

« Le film « Jusqu’à ce que la mort nous sépare »  ne doit pas être juste une goutte d’eau noyée dans la mer des médias négatives sur les femmes » (Stéphanie James)

Le film « Jusqu’à ce que la mort nous sépare » relatant le cas de Sandra, a fait levier par une prise en charge de ce fléau au niveau de la justice, de la police, et  associatif. Stéphanie James souhaite encore plus:  »  Le film « Jusqu’à ce que la mort nous sépare »  ne doit pas être juste une goutte d’eau noyée dans la mer des médias négatives sur les femmes, il faut vraiment qu’il y ait un suivi, que tout le monde s’y mette ensemble, qu’il y ait une corrélation entre les médias, les établissements scolaires, les services sociaux… »

Propos recueillis par Ghislaine Ferec

Crédit Illustration : Olivier et Ghislaine Ferec

Publié le: 17 octobre 2017La rédaction

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