Décennie internationale des personnes d’ascendance africaine, quel constat à mi-parcours?

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Cette décennie, très peu médiatisée au Canada, s’étend de 2015 à 2024 et a pour thématique : reconnaissance, justice et développement. Proclamée par les Nations Unies dans une résolution adoptée le 18 novembre 2014 par son Assemblée générale, elle a pour ambition de permettre à ses États membres de travailler avec les personnes d’ascendance africaine afin de souligner leur contribution majeure à notre société

(Photo : August de Richelieu via Pexels)

Le 16 mai dernier, Ahmed Hussein, ministre de la Famille, des Enfants et du Développement social, annonçait brièvement dans un communiqué de presse que le gouvernement canadien allait investir 25 millions de dollars sur cinq ans afin de soutenir les organismes communautaires œuvrant pour les Noirs. Cet investissement, selon le ministre, permettra au gouvernement fédéral de respecter son engagement envers la Décennie internationale des personnes d’ascendance africaine de l’Organisation des Nations Unies (ONU).

Cette décennie, très peu médiatisée au Canada, s’étend de 2015 à 2024 et a pour thématique : reconnaissance, justice et développement. Proclamée par les Nations Unies dans une résolution adoptée le 18 novembre 2014 par son Assemblée générale, elle a pour ambition de permettre à ses États membres de travailler avec les personnes d’ascendance africaine afin de souligner leur contribution majeure à notre société et de mener des actions concrètes pour promouvoir leur pleine intégration, lutter contre le racisme, la discrimination raciale, la xénophobie et l’intolérance. Notons que la diaspora africaine est formée de plusieurs millions de femmes et d’hommes qui vivent en dehors du continent africain et dont 200 millions résident en Amérique.

Pour définir ces objectifs, l’organisation s’est appuyée sur la Déclaration et le Programme d’action de Durban de 2001. Cette déclaration reconnaît que les personnes d’ascendance africaine ont été victimes de l’esclavage, de la traite des esclaves et de la colonisation et qu’elles continuent d’être victimes de leurs conséquences.

L’ONU souhaite donc que tous ses États membres posent des gestes concrets afin de:

  • Promouvoir le respect, la protection et la réalisation de tous les droits de l’homme et de toutes les libertés fondamentales des personnes d’ascendance africaine,
  • Promouvoir une meilleure connaissance et un plus grand respect de la diversité du patrimoine, de la culture et de la contribution au développement des sociétés des personnes d’ascendance africaine,
  • Adopter et renforcer les cadres juridiques internationaux, régionaux et nationaux, sur l’élimination de toutes les formes de discrimination raciale.

Toujours selon l’ONU, les personnes d’ascendance africaine doivent faire face à de nombreuses injustices au quotidien, parmi lesquelles des injustices économiques et sociales, –elles font encore partie des populations les plus pauvres et les plus marginalisées un peu partout dans le monde –mais aussi de graves inégalités sur le plan de l’accès à la justice. L’ONU insiste notamment sur le taux alarmants de violence policière qu’elles subissent, et sur le profilage racial auquel elles sont toujours confrontées.

En plus de dresser un portrait de la situation, l’ONU fournit un cadre précis et des mesures claires que les États membres se doivent de prendre pour atteindre les objectifs fixés, en matière de Droit, de Justice, d’éducation, d’emploi, de santé… Voici quelques-unes de ces mesures :

En matière de Droit à l’égalité et à la non-discrimination, les États doivent :

  • Lever tous les obstacles qui empêchent l’exercice, sur un pied d’égalité, des droits de l’homme et des droits économiques, sociaux, culturels, civils et politiques, y compris le droit au développement.
  • Créer des institutions nationales indépendantes des droits de l’homme et des mécanismes analogues ou les renforcer, selon qu’il conviendra, conformément aux Principes de Paris, avec la participation de la société civile, et les doter de ressources financières, de compétences et de capacités suffisantes en matière de protection, de promotion et de suivi, afin de combattre le racisme, la discrimination raciale, la xénophobie et l’intolérance qui y est associée.

En matière d’Éducation à l’égalité et à la sensibilisation, les États doivent :

  • Célébrer le lancement de la Décennie internationale au niveau national et élaborer des programmes d’action et des activités y relatifs.
  • Veiller à ce que les manuels scolaires et autres supports pédagogiques relatent exactement les faits historiques se rapportant à des tragédies et exactions passées et tout particulièrement à l’esclavage, à la traite des esclaves, à la traite transatlantique des esclaves et au colonialisme, de façon à éviter les stéréotypes et la distorsion et la falsification de ces faits historiques qui peuvent conduire au racisme, à la discrimination raciale, à la xénophobie et à l’intolérance qui y est associée, y compris le rôle des pays respectifs, grâce aux moyens suivants.
  • Accorder la reconnaissance voulue aux victimes et à leurs descendants, grâce à la création de lieux commémoratifs dans les pays qui ont tiré profit ou ont été responsables de la traite des esclaves, de la traite transatlantique des esclaves et du colonialisme et des tragédies passées, ainsi que des monuments aux points de départ, d’arrivée et de transfert, et protéger les lieux culturels connexes.

Pour ce qui a trait à l’accès à la justice, les États doivent :

  • Concevoir, mettre en place et faire appliquer des mesures pour faire effectivement disparaître le phénomène dit « délit de faciès ».
  • Éliminer les stéréotypes institutionnalisés relatifs aux personnes d’ascendance africaine et appliquer des sanctions, comme il se doit, aux agents des forces de l’ordre qui recourent au profilage racial.
  • Reconnaître et regretter profondément les souffrances et les maux indicibles subis par des millions d’hommes, de femmes et d’enfants, du fait de l’esclavage, de la traite des esclaves, de la traite transatlantique des esclaves, du colonialisme, de l’apartheid, du génocide et des tragédies passées, noter que certains États ont pris l’initiative de présenter des excuses ou ont versé des réparations, s’il y avait lieu, pour des violations graves et massives qui avaient été commises, et inviter tous ceux qui ne l’ont pas encore fait à trouver les moyens appropriés de concourir au rétablissement de la dignité des victimes.

En matière de Développement et d’Éducation, les États doivent :

  • Veiller à ce qu’un enseignement de qualité soit accessible et disponible dans les zones où vivent des communautés d’ascendance africaine, notamment les communautés rurales et marginalisées, et s’employer à améliorer la qualité de l’enseignement public.
  • Prendre des mesures pour s’assurer que les systèmes d’enseignement public et privé ne favorisent pas l’exclusion des enfants d’ascendance africaine et la discrimination à leur égard et qu’ils sont protégés de la discrimination directe ou indirecte, des stéréotypes négatifs, de la stigmatisation, de la discrimination et de la violence, de la part des autres élèves ou des enseignants ; et assurer la formation et la sensibilisation de ces derniers et agir pour accroître le nombre d’enseignants d’ascendance africaine qui travaillent dans des établissements d’enseignement.

En matière de Développement et d’Emploi les États doivent :

  • Les États doivent prendre des mesures concrètes pour éliminer, sur le lieu de travail, le racisme, la discrimination raciale, la xénophobie et l’intolérance qui y est associée auxquels sont en butte tous les travailleurs, en particulier les personnes d’ascendance africaine et les migrants, et pour assurer une entière égalité devant la loi, y compris la législation du travail, et éliminer les obstacles éventuels dans les domaines suivants : possibilités de formation professionnelle, négociations collectives, emploi, contrats et activité syndicale ; accès aux tribunaux judiciaires et administratifs chargés de considérer les plaintes ; recherche d’un emploi n’importe où dans le pays de résidence et conditions de travail conformes aux prescriptions en matière de sécurité et de santé.

Nous sommes à mi-parcours de cette décennie, et force est de constater qu’au Canada rien ne semble changer. Les conditions de vies des communautés noires ne s’améliorent pas ou si peu et les chiffres parlent d’eux même. Ainsi, selon Statistiques Canada, en 2016, le taux d’emploi chez les hommes noirs de 25 à 59 ans était de 78,1 % contre 82,6 % chez leurs homologues. Du côté des femmes noires, le taux d’emploi était de  71,0 % contre 75,5 chez leurs homologues. Les Noirs sont également plus touchés par la précarité. En 2016, 21 % de la population noire âgée de 25 à 59 ans vivait en situation de faible revenu, contre 12 % de leur homologue dans le reste de la population.[1]

En matière de droits et de justice, la pratique du profilage racial perdure. Selon un rapport réalisé par des chercheurs indépendants et publié en 2019, à Montréal, les Noirs sont interpellés 4 à 5 fois plus que les Blancs par le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM)[2]. Dans la continuité, la surreprésentation des hommes noirs dans les prisons est flagrante. En 2017, les détenus noirs constituaient 8,6 % de la population carcérale[3] alors que comparativement, deux ans plus tard, les Noirs ne représentaient que 3,5 % de la population canadienne.[4]

Ces chiffres nous démontrent l’urgence d’agir collectivement. Pourtant, peu d’actions ont été entreprises par le gouvernement canadien pour répondre avec envergure et détermination à ces enjeux et amorcer le changement. S’agit-il d’un manque de volonté ? De compétences ? De vision ? Quelque que soit la raison, il reste cinq années au gouvernement fédéral pour prendre ses responsabilités et s’attaquer avec volontarisme et conviction aux injustices, discriminations, racisme et violences que subissent les communautés noires au Canada, pars le biais d’actions concrètes, en se servant du cadre que les Nations Unies lui a fourni à travers l’instauration de la Décennie internationale des personnes d’ascendance africaine.

Sources : https://www.un.org/fr/observances/decade-people-african-descent

Passez à l’action


Vous êtes un organisme qui accompagne les communautés noires canadiennes? Découvrez les subventions auxquelles vous pouvez prétendre ici : https://www.biloa-magazine.com/des-programmes-de-financement-pour-les-organismes-et-les-projets-soutenant-les-communautes-noires/.

Vous organisez un événement ou une activité, vous développez une initiative ou un projet en lien avec la Décennie internationale des personnes d’ascendance africaine? N’hésitez pas à nous le faire savoir en communiquant avec la rédaction à l’adresse suivante : contact@biloa-magazine.com.


[1] La population noire au Canada : éducation, travail er résilience, Statistiques Canada, Février 2019.

[2] Les interpellations policières à la lumière des identités racisées des personnes interpellées, Analyse des données du Service de Police de la Ville de Montréal (SPVM) et élaboration d’indicateurs de suivi en matière de profilage racial. Rapport final remis au SPVM par Victor Armony, Mariam Hassaoui et Massimiliano Mulone, Août 2019.

[3] Rapport annuel du Bureau de l’enquêteur correctionnel  (BEC) 2016-2017, Juin 2017.

[4]  Rapport annuel du Bureau de l’enquêteur correctionnel  (BEC) 2016-2017, Juin 2017.