Entretien avec la journaliste Carole Da Silva

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Carole Da Silva est journaliste, productrice et entrepreneure. Elle est à l’origine de l’émission franco-québécoise, Femme & Pouvoir. [1] À travers cette émission, diffusée chaque semaine sur ICI Télévision[2], elle s’entretient avec des femmes « leaders » [3] qui s’expriment sur leur conception du pouvoir. Carole Da Silva revient sur le parcours qui l’a menée au journalisme et sur sa conception du métier pour Biloa Magazine.

Comment êtes-vous devenue journaliste ?

Mon entrée dans le milieu du journalisme est due à un concours de circonstances. J’ai un parcours en ingénierie et développements sociaux urbains, lié à toutes les questions concernant les populations en grandes difficultés. En 2013, je me rendais en Afrique, au Bénin notamment, dans le cadre de mon travail, lorsque le livre de Sheryl Sandberg, En avant toute : les femmes, le travail et le pouvoir, est sorti. Ce livre qui parle de la place des femmes dans les instances de décisions m’a beaucoup inspiré.

Lors de mon voyage, j’ai donc décidé d’interpeller les femmes africaines sur cette question à travers des entrevues qui ont eu beaucoup de succès. Je me suis rendu compte que sur les chaînes publiquestrès peu de sujets résonnaientavecces questions de société ou sensibilisaient le grand public sur ces enjeux majeurs que sont ladiversité, la parité ou l’inclusion.

J’ai donc proposé à un ami, qui avait une chaîne de télé, de concevoir une émission sur ces thématiques. Par la suite, j’ai sollicité l’avisde professionnels, qui étaient beaucoup plus aguerris que moi, pour savoir si j’avais les bons mécanismes et la bonne attitude lors de mes entrevues. J’ai démarré très candidement, mais je me suis très vitedécouvert une vraie passion pour ce métier.

Comment se sont passés vos débuts dans la profession ?

Lorsque j’ai commencé, je ne me suis pas posé de questions. J’ai estimé que j’avais une bonne idée et je me suis donné les moyens de la réaliser. J’avais déjà ma propre structure, AFIP, Association pour favoriser l’intégration professionnelle, avec laquelle jetravaille sur toutes les questions de diversité et d’égalité.

J’ai donc décidé de créer une fondation abritée, l’International Collaborative Foundation[4], au sein de l’AFIP, avec l’idée de travailler sur une dimension internationale, notamment en Amérique du Nord, en Europe et en Afrique. C’est à travers cette fondation que j’ai sollicité des subventions, dans le but de concevoir Femme & Pouvoir. Mais lorsque j’ai commencé à animer l’émission, les gens ne m’ont pas vraiment prise au sérieux.

Selon vous, pourquoi ne vous prenait-on pas au sérieux ?

Je n’étais pas du métier. Je n’avais pas de diplôme en journalisme. Mais cela ne m’a pas arrêté et je me suis donné les moyens de mes ambitions. J’ai débutél’émission à Cotonou, puis j’ai poursuivi à Paris. Je me suis également associée avec le Women’s Forum[5], qui organise deux à trois fois par an des rencontres oùplus de 600 femmes de pouvoir, venues des 4 coins du monde, se rassemblent.

À cette occasion, j’ai pu interviewer des femmes mexicaines, iraniennes, indiennes, saoudiennes, etc., ce qui m’a permis d’acquérir une certaine crédibilité. Les gens ont commencé à trouver le concept intéressant et ont cessé de remettre en question ma capacité à mener des entrevues. Ensuite, les choses ont pris une dimension supérieure lorsque TV5 Monde[6] a accepté de diffuser Femme & Pouvoir.Il s’agissait là d’une vraie reconnaissance.

Quel(s) message(s) voulez-vous faire passer à travers votre émission ?

J’ai toujours travaillé sur les questions d’égalité et de diversité, notamment sur les diversités culturelles et ethniques. Mais c’est très compliqué d’aborder ces sujets sans susciter continuellement la polémique, surtout en France. J’ai choisi de mettre en avant des femmes « leaders », car sur ces thématiques,elles ont énormément de choses à transmettre au grand public.

Ces femmes peuvent devenir de vraies inspirations ? Leurs témoignages aident à démystifier ce concept de pouvoir et à rendre les notions de parité, d’égalité et de diversité beaucoup plus accessibles. Il y a dans Femme & Pouvoirune dimension pédagogique et éducative ainsi qu’une dimension de transmission et d’inclusion qui me semblent essentielles.

Selon vous, existe-t-il des différences entre la pratique du journalisme en France et au Québec ?

Pour l’instant, j’ai l’impression de voir plus de ressemblances. De part et d’autre de l’atlantique,le milieu est très homogène, et reste extrêmement fermé à toutes les différences, et ça, je le déplore. On est toujours en train de se poser les mêmes questions.Quelle est la place des minorités sur le petit écran ? Quelle est la place des femmes dans les instances de décisions ? En revanche, j’ai l’impression qu’au Québec, en particulier dans la zone anglophone, il y a plus de possibilités dans les sociétés privées qu’en France.

Être une femme noire dans le milieu journalistique, est-ce un atout ou un handicap ?

Je pense qu’être une femme noire implique quelque chose dans tous les métiers, malheureusement. En particulier, dans les espaces qui sont, dans la représentation collective, dédiés à un certain type de population. Le journalisme est associé à un pouvoir. Or l’association du pouvoir à la femme est compliquée, et il l’est encore plus lorsqu’il s’agit de la femme noire.Lorsque vous êtes Noir, vous devez systématiquement prouver que vous êtes très compétent, et ce, dans tout ce que vous faites.

L’avantage que j’ai eu, c’est que j’ai conçu ma propre émission. Je n’ai pas attendu qu’un média me donne l’aval pour me lancer. J’ai fait mes preuves à travers ma chaîne YouTube, et à travers les médias, comme ICI Télévision et TV5 Monde, qui ont choisi de diffuser mon émission. Il faut garder à l’esprit que personne ne vous facilitera la tâche et que les gens vous attendent toujours au tournant. Vous devez constamment être sur le qui-vive et conserver une longueur d’avance sur les autres.

Que répondriez-vous aux gens qui pensent que le public en France ou au Québec n’est pas prêt à voir plus de diversité ?

Je pense qu’il s’agit plus d’une question politique, car selon moi, le spectateur s’habitue à tout. On a tenu le même discours du temps de Barack Obama :« jamais on ne pourrait avoir un président noir aux États-Unis », il a pourtant fait deux mandats. Et ce, dans une Amérique extrêmement divisée et raciste. Avant l’élection de Barack Obama, dans la série télévisée américaine, 24 heures chrono, le rôle du président des États-Unis est interprété par un acteur noir, Dennis Haysbert. Les gensse sont habitués et ont commencé à se dire : « un homme noir peut entrer à la Maison-Blanche. »

Si vous habituez les mentalités à se dire qu’une femme peut diriger la Maison-Blanche, ça ne choquera plus personne.Il faut que les gens prennent conscience de l’importance de favoriser l’inclusion dans la société, sinon rien ne changera.C’est pourquoi je pense qu’il est extrêmement important de vulgariser ce message à travers des émissions télé, comme Femme & Pouvoir. La télé et la webtélé entrent dans l’intimité et l’inconscient des gens, et je pense que l’être humain a besoin qu’on le force un peu.

Pour découvrir Femmes & Pouvoir : http://femmeetpouvoir.tv/


[1] https://www.femmeetpouvoir.org/
[2] http://icitelevision.ca/
[3] En français : dirigeante.
[4] http://www.ic-foundation.org/femme-pouvoir/
[5] Ce forum dédié aux femmes, aux questions d’économie et de société, est une plate-forme de premier plan consacrée à la mise en valeur des voix et des perspectives des femmes sur les questions mondiales.
[6] http://www.tv5monde.com/programmes/fr/programme-tv-femme-et-pouvoir-michaelle-jean/19015/