Rencontre avec la réalisatrice brésilienne Yasmin Thayná

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Dans la salle aménagée pour l’occasion, une centaine de personnes se sont massées. Sur des fauteuils ou assises par terre, elles sont là pour assister à la première diffusion à Sao Paulo du court métrage documentaire « KBELA ».

Yasmin Thayná, réalisatrice du documentaire Kbela
Yasmin Thayná, réalisatrice du documentaire Kbela

Dans la salle aménagée pour l’occasion, une centaine de personnes se sont massées. Sur des fauteuils ou assises par terre, elles sont là pour assister à la première diffusion à Sao Paulo du court métrage documentaire « KBELA ».

Plantée à l’entrée de la salle, la jeune réalisatrice de 21 ans, Yasmin Thayná n’en revient toujours pas. Déjà à Rio, où il a été diffusé en avant première fin septembre, le succès du film a été tel que le salle a été obligé d’ajouter 3 dates supplémentaires, une première pour un court métrage. Nous avons profité du festival Afro Transcendance pour rencontrer Yasmin Thayná.

En quelques mots, peux-tu présenter Kbela ?

Kbela c’est un projet né en 2011 d’abord sous la forme d’un conte que j’ai écrit dans le cadre d’un travail universitaire. La nouvelle s’appelait « MC KBELA » et raconte l’histoire d’une jeune femme afro descendante qui vit en périphérie d’une grande ville brésilienne. Cette jeune femme apprend à comprendre son histoire en tant que femme noire. Ce processus passe notamment par l’aspect esthétique. Alors qu’elle s’est toujours lissé les cheveux pour ressembler à une blanche, Kbela décide d’assumer son identité notamment en laissant ses cheveux naturels.

En 2014, j’ai décidé d’en faire un film. À la base, je souhaitais simplement mettre en scène le texte écrit. J’ai lancé un appel pour trouver la ou les actrices qui accepteraient de lire le texte devant la caméra. Plus d’une centaine de personnes m’ont répondu. Des femmes de tous âges, de toutes classes sociales. J’ai réalisé qu’il y avait, au sein de la communauté afro brésilienne, un besoin et une volonté forte de parler, de s’exprimer. J’ai donc réécrit le scénario pour donner une voix à toutes ses femmes. C’est comme ça que la version finale de KBELA est née.

Tu es toi-même afro brésilienne, comment ton parcours t’a emmené à ce sujet ?

Yasmin Thayná, réalisatrice du documentaire KbelaMême si 51 % de la population brésilienne est d’origine afro, les normes de beauté sont très européennes. Au Brésil, être belle, c’est avoir les cheveux longs, blonds et lisses.Comment toutes les jeunes filles noires ou métisses, j’ai grandi avec ce complexe d’avoir les cheveux durs, moches. Vers les 10/12 ans, j’ai commencé à faire ce que l’on appelle ici des « brushing progressif ou permanent » avec des produits à base de formol, de sodium… 4 ans plus tard, j’avais les cheveux tout abîmés, secs, sans vie.

Un jour, en me regardant dans le miroir, j’ai eu une sorte de « révélation », je me suis dit « non, ce n’est pas moi ». J’ai alors entamé le processus de transition capillaire qui a duré 2 ans, ça a été pour moi l’occasion de me redécouvrir,de redécouvrir mon histoire, mes racines et d’apprendre à en être fière. D’une certaine manière, on peut dire que j’ai fait le même chemin que Kbela.

Le sujet est-il, d’après toi, spécifique au Brésil ?

Non, je pense que c’est un sujet universel. Les Américains, les Européens sont passés par ce moment. Au Brésil, la situation est un peu différente dans la mesure où les tensions raciales sont encore très fortes. La situation de la femme noire est donc très difficile, probablement plus vulnérable que dans d’autres pays occidentaux. C’est, par ailleurs, un pays très machiste.

Avec le succès de ton film ou celui du mouvement de la « marche des fiertés crépues » qui s’est tenu en juillet 2015, le sujet est très présent dans la société brésilienne, pourquoi d’après toi ?

Le Brésil est un pays raciste, ici, on parle souvent de racisme institutionnalisé. Nos parents et nos grands-parents ont été éduqués avec ce stigmate.
Pour ma génération, les choses sont différentes. D’abord parce qu’en 2003, une loi a été adoptée obligeant les écoles à inclure l’histoire afro-brésilienne dans les programmes scolaire. Tout à coup, nous avons pris conscience que nous avions un rôle dans la construction de la société brésilienne, que nous existions et que nous pouvions être fiers.

Internet a aussi joué un rôle capital. Dans la presse féminine traditionnelle, les jeunes femmes afro ne se reconnaissent pas. Elles ont donc commencé à regarder sur internet, sur les forums, les blogs, et tout à coup se sont rendu compte qu’elles n’étaient plus « seules », qu’il y avait d’autres personnes avec les mêmes questionnements, d’autres personnes qui ne se reconnaissaient pas dans le modèle de la « femme brésilienne » tel qu’il est vendu dans les médias. Internet est un formidable porte-voix.

Quel est le futur pour le film ? As-tu d’autres projets ?

Pour le moment, Kbela est diffusé dans les festivals. À Sao Paulo, je souhaiterais faire une diffusion en plein air. Pour le moment, les personnes qui sont venues voir le film sont déjà sensibilisées à la question, mais j’aimerais toucher un public plus large. À travers le prétexte de l’esthétique, du « cheveu crépu », j’espère attirer un public.

Dans le moyen terme, j’aimerais aussi qu’il soit diffusé dans les écoles pour que les petites filles puissent prendre conscience, dés le plus jeune âge, du stigmate qui les entourent et puissent lutter contre.

Adeline HAVERLAND pour Biloa Magazine